La fatigue oculaire touche une part croissante de la population, portée par l’exposition prolongée aux écrans et les environnements climatisés. Face à des yeux secs, des picotements ou une sensation de brûlure, deux réflexes coexistent : les remèdes de grand-mère transmis depuis des générations et les collyres vendus en pharmacie. Le choix entre ces deux approches repose sur des critères rarement mis en regard de manière factuelle.
Conservateurs dans les collyres : un critère de choix sous-estimé
La plupart des collyres classiques contiennent des conservateurs, notamment le chlorure de benzalkonium (BAK). Ce composé prolonge la durée de vie du produit, mais son usage répété peut aggraver la sécheresse oculaire au lieu de la soulager. Les données issues d’enquêtes internationales récentes, dont les travaux du TFOS (Tear Film and Ocular Surface Society), pointent un paradoxe : un collyre mal choisi peut entretenir le trouble qu’il est censé traiter.
Les formulations sans conservateur existent sous forme de dosettes unidoses. Elles sont mieux tolérées sur le long terme, mais leur coût est plus élevé et elles ne sont pas toujours disponibles en rayon.
Les remèdes de grand-mère, par nature, ne contiennent pas de conservateurs synthétiques. Une compresse d’eau de bleuet ou de camomille tiède appliquée sur les paupières ne présente pas ce risque d’irritation chimique. En revanche, ces préparations maison n’offrent aucune garantie de stérilité, ce qui pose un autre type de problème, notamment en cas de lésion de la cornée.

Pénurie de collyres en France : un contexte qui change la donne
Depuis l’été 2026, les autorités sanitaires françaises signalent des pénuries de certains collyres en pharmacie. L’Agence nationale de sécurité du médicament recommande aux professionnels de santé de ne prescrire ces produits que lorsque leur utilisation est indispensable et non reportable, en privilégiant des alternatives thérapeutiques quand c’est possible.
Cette situation a deux conséquences directes pour les patients souffrant de yeux fatigués. D’abord, il est fortement déconseillé de constituer des réserves ou de substituer soi-même un collyre par un autre sans avis médical. Ensuite, les solutions naturelles gagnent en pertinence comme relais temporaire dans les cas de gêne légère, à condition de ne pas retarder une consultation en cas de symptômes persistants.
Compresses de bleuet et camomille : ce que ces remèdes font vraiment
L’eau de bleuet et les infusions de camomille sont les deux remèdes de grand-mère les plus cités pour soulager les yeux fatigués. Leur mode d’action repose sur un mécanisme simple : la chaleur humide de la compresse favorise la détente des muscles oculaires et le drainage des glandes de Meibomius, qui participent à la stabilité du film lacrymal.
La camomille possède des propriétés apaisantes reconnues en usage externe. Le bleuet est traditionnellement associé au soin des yeux irrités. Ces deux plantes ne traitent pas la cause d’une sécheresse oculaire chronique, mais elles peuvent réduire l’inconfort ponctuel.
- Préparer une infusion concentrée, la laisser refroidir à température tiède, puis imbiber une compresse stérile avant application sur les paupières fermées pendant une dizaine de minutes.
- Ne jamais appliquer directement un liquide non stérile dans l’oeil, même s’il s’agit d’une infusion de plante réputée douce.
- Renouveler la compresse pour chaque oeil afin d’éviter tout transfert de germes d’un côté à l’autre.
Ce protocole n’a rien de miraculeux. Il soulage la fatigue oculaire superficielle liée aux écrans ou à un environnement sec. Il ne remplace pas un traitement prescrit en cas de sécheresse oculaire diagnostiquée par un ophtalmologiste.

Larmes artificielles ou remède naturel : critères pour trancher
Le choix entre un collyre de type larmes artificielles et un remède de grand-mère dépend de la nature et de la durée des symptômes. Voici les paramètres à considérer :
- Fréquence des symptômes : un inconfort occasionnel en fin de journée après un travail sur écran relève souvent de mesures simples (compresses, pauses visuelles, hydratation). Des symptômes quotidiens ou matinaux orientent vers une consultation.
- Type de gêne : une sensation de sécheresse pure peut être soulagée par des larmes artificielles sans conservateur. Des picotements accompagnés de rougeurs persistantes nécessitent un avis médical pour écarter une cause inflammatoire.
- Présence de lentilles de contact : les remèdes maison ne sont pas compatibles avec le port de lentilles. Les collyres doivent être adaptés au type de lentille utilisé.
- Antécédents oculaires : toute personne ayant subi une chirurgie réfractive ou souffrant de pathologie oculaire connue devrait éviter l’automédication, qu’elle soit naturelle ou pharmaceutique.
Film lacrymal et production de larmes : comprendre le mécanisme sous-jacent
Le film lacrymal se compose de trois couches : lipidique, aqueuse et mucinique. La fatigue oculaire liée aux écrans perturbe principalement la couche lipidique, car la fréquence de clignement diminue fortement lors d’une fixation prolongée. Ce déficit de clignement accélère l’évaporation des larmes.
Les collyres hydratants agissent en remplaçant temporairement la phase aqueuse du film lacrymal. Ils ne corrigent pas le déficit lipidique. Les compresses chaudes, en revanche, stimulent les glandes de Meibomius situées dans les paupières, ce qui favorise la sécrétion de la couche lipidique. Compresses et collyres agissent sur des couches différentes du film lacrymal, ce qui explique pourquoi les deux approches ne sont pas interchangeables mais complémentaires.
Adopter la règle du 20-20-20 (toutes les 20 minutes, regarder un point à 20 pieds pendant 20 secondes) reste la mesure préventive la plus simple. Elle ne coûte rien et ne présente aucun risque. Associée à une hydratation suffisante et à un air ambiant humidifié, elle réduit la fréquence des épisodes de fatigue visuelle sans recourir à aucun produit.
Le recours aux remèdes de grand-mère pour les yeux fatigués garde sa pertinence pour un soulagement ponctuel et sans risque majeur, à condition de respecter les règles d’hygiène. Les collyres, quand ils sont choisis sans conservateur et utilisés à bon escient, restent le traitement de référence pour une sécheresse oculaire installée. Aucune des deux approches ne dispense d’un avis ophtalmologique si les symptômes persistent au-delà de quelques jours.

